HUNCHO JACK, JACK HUNCHO, AU MAUVAIS ENDROIT AU MAUVAIS MOMENT ?

HUNCHO JACK, JACK HUNCHO, AU MAUVAIS ENDROIT AU MAUVAIS MOMENT ?

Récemment, en faisant le tri dans mes disques, je suis retombé sur une version bootleg d’“Huncho Jack, Jack Huncho”, achetée sur Ebay, reprenant à l’identique les visuels promotionnels du projet, que ce soit au niveau du livret, sur le CD ou sur la jaquette arrière. Étant complètement fan de ce projet dès sa sortie, à la fin de l’année 2017, j’avais patiemment attendu plusieurs semaines la mise en vente officielle de cet album, avant de me résigner à fouiller sur le net à la recherche d’une version imitée.

Lorsque j’ai réécouté ce disque, une question m’a traversé l’esprit. Pourquoi, alors que tous les grands succès rap de cette année ont eu droit à leur version physique, celui-ci non ? Malgré le fait que ce soit le digital et le streaming qui règnent aujourd’hui, l’absence d’une version CD ou vinyle m’intriguait. Puis, en effectuant quelques recherches, je me suis vite rendu compte que la réponse était dans ma question. Cet album ne rentre pas dans la case des « grand succès rap de l’année ».

Tout d’abord commercialement, l’album effectue une faible entrée à la troisième place du Billboard, avec seulement 90 000 exemplaires vendus. Au niveau des retours critiques, c’est à peu près la même histoire. La semaine de la sortie, aussi bien les médias spécialisés tels que Pitchfork et HiphopDX, que les fans eux mêmes critiquent la fainéantise des performances des deux artistes et s’accordent à qualifier l’album d’une sorte de mix de « chutes de studio » des sessions des projets solos respectifs de Quavo et Travis Scott.

Version « CD bootleg » de l’album « Huncho Jack, Jack Huncho »

Un succès qui semblait pourtant promis

Quasiment tout laissait croire que cet album allait se positionner facilement dans la case des plus gros succès rap de cette année. Au niveau de la forme, le contexte est propice à ce que cela fonctionne. Le concept d’album commun prend du galon en 2017 avec “Super Slimey” de Future et Young Thug, mais surtout avec le très acclamé “Without Warning” de Metro Boomin, Offset et 21 Savage. Pour ce qui est du fond également, en ce qui concerne les sonorités, on assiste à une démocratisation des influences « trap ». 2017 est sans doute l’année qui signe l’installation durable de ce style dans le top des charts américains comme en témoignent les succès fracassants des albums de Migos, Future, Lil Uzi Vert, tous numéros 1 du Billboard 200.

La trap n’est plus ni un mouvement musical abstrait ni une mode passante. C’est une révolution oui, mais qui s’appuie sur des fondations stables établies par des artistes comme T.I, Young Jeezy ou encore Gucci Mane depuis quasiment une décennie. A tel point que, même les grands noms de la scène US s’approprient désormais pleinement ce style, comme le démontre le très réussi “DAMN.” de Kendrick Lamar, qui empreinte les productions trap aiguisées de Mike Will Made It.

Covers de « Super Slimey », « Without Warning » et « DAMN. »

Alors que les étoiles semblaient s’aligner pour le natif d’Atlanta et l’enfant prodige d’Houston, certains éléments non négligeables vont barrer la route vers le succès de l’album. “Huncho Jack, Jack Huncho” n’a pas su rassembler toutes les caractéristiques pour une sortie optimale et va se retrouver obligé de faire face à des évènements défavorables, parmi lesquels certains auraient pu malheureusement être évités.

Mauvais choix de calendrier…

Dans l’industrie du disque, le calendrier des sorties est une composante déterminante pour essayer de provoquer le succès d’un disque. Certaines périodes, comme la rentrée ou encore le début de l’été, agissent comme des « boosts » pour la vente d’albums et de singles car elles rassemblent un grand nombre d’auditeurs prêts à être à l’écoute de tout ce qu’il va leur être proposé. D’autres fenêtres de sortie en revanche, sont très souvent boycottées car on connaît leur symbolique et on sait que certains artistes peuvent en faire des territoires de « chasse gardée ». C’est le cas de la période des fêtes de fin novembre (Thanksgiving aux US) à début janvier.

Depuis 1994, un son monopolise, dictatorise le top des charts et des esprits du monde pendant cette période. C’est le fameux tube “All I Want For Christmas Is You” de Mariah Carey. Plus largement, ce sont les sons vantant la bonne humeur et la convivialité des fêtes de fin d’année qui squattent le top des ventes d’albums et de singles.


Pourtant teasé depuis mai 2017 grâce à des extraits, des interviews, des tweets, c’est la dernière semaine de décembre qui est choisie par les deux artistes pour sortir et promouvoir leur projet commun. Résultat, l’album passe à la trappe et ne fait pas beaucoup parler de lui. À part une discrète apparition pour interpréter “Eye 2 Eye” en live chez Jimmy Kimmel, quelques affiches placardées dans les rues de New York et des visuels postés sur les réseaux sociaux, l’album commun ne fait pas le bruit attendu pour un album réunissant deux des artistes les plus intéressants du moment.

Cette impression de précipitation dans le déroulement promotionnel, laisse penser que le projet sort à cette période,
davantage pour des raisons contractuelles, plutôt que de la part d’une volonté réelle des deux artistes, qui d’ailleurs, pour appuyer ce point de vue, ne pousseront pas plus loin la promotion une fois le disque dans les bacs.

Travis Scott & Quavo réunis sur le plateau de Jimmy Kimmel pour interpréter « Eye 2 Eye ».

Trop de teasing tue le teasing

En parallèle de la sortie du projet du duo Quavo x Travis Scott, un autre disque intrigue et provoque davantage la liesse des auditeurs de rap américain. Teasé depuis 2016 à grands coups d’extraits postés sur les réseaux et joués sur scène (avant même la sortie “Birds In The Trap Sing McKnight”) “Astroworld”, troisième album studio de Travis Scott, occupe la place de l’album le plus attendu de la scène rap US. Nous sommes alors fin 2017, et alors que le public trépigne d’impatience de découvrir l’expérience “Astroworld” promise par l’auteur de “Rodeo”, c’est finalement “Huncho Jack, Jack Huncho” qui sort. Le projet commun va alors très vite être vu comme un lot de consolation pour remercier les fans endurcis par l’attente interminable du troisième album de Travis Scott.

Pourtant, les premiers retours du public vont s’avérer très exigeants, on attend du rappeur de Houston que tout ce
qu’il chapeaute soit parfait ou presque, or “HJJH” a davantage la forme d’une mixtape rassemblant les meilleurs duos des deux amis plutôt qu’un album avec une ligne directrice parfaitement établie, un mix bossé à la perfection, des prises de risque flagrantes…
Le jeu sur plusieurs tableaux/projets de Travis Scott a malheureusement brûlé les ailes du succès de ce projet commun, qui a été perçu comme un disque qui se devait d’être parfait sur tous les points, alors même qu’il n’avait pas été conçu dans ce but précis.

Réécoutes nécessaires

Décrié dans les semaines suivant sa sortie, le projet semble s’être trouvé une deuxième vie au fil du temps et des débats entre les fans sur les réseaux sociaux. En effet, à chaque anniversaire de la sortie d’”Huncho Jack, Jack Huncho”, de nombreux messages d’internautes fleurissent expliquant que le projet a malheureusement subi de sales critiques et qu’il comporte de nombreux éléments intéressants.

La découverte des samples utilisés dans certains sons ont su envoûter les auditeurs curieux au fil des réécoutes, que ce soit de “Cigarettes & Coffee” de la légende Otis Redding dans l’intro “Modern Slavery” jusqu’à la douce balade japonaise “The Word II” de Shigeo Sekito samplé dans “How U Feel”. L’alchimie des deux artistes sur des bangers énergiques comme “Saint” ou encore “Black & Chinese” a été acclamée au fil des réécoutes. Même sur le plan lyrical, (probablement leur principal point faible) l’effort des deux artistes à intégrer le thème de l’amitié dans un morceau comme “Best Man” a été remarqué et apprécié par le public.

Dans une ère où les sorties rap se bousculent semaine après semaine, preuve d’un franc succès commercial du style, le traitement critique d’”Huncho Jack, Jack Huncho” est certainement la preuve que notre façon de consommer et de juger la musique est à revoir. Car oui, malgré les erreurs promotionnelles à signifier, le projet dispose aussi de nombreux points positifs qui méritent d’être discutés. Au lieu des avis précipités publiés seulement quelques heures après la sortie du disque, chaque auditeur devrait sans doute faire davantage preuve de lucidité pour réussir à comprendre le contexte de chaque œuvre musicale afin d’essayer d’en saisir son essence et de la juger le plus
fidèlement possible.

Tomas Dagnas

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